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Citations

Sons

Venise, 2005
Tu dois t’habituer au silence et au fracas. Tu passes soudain des cours feutrées au Canal Grande retentissant de bateaux de transport, de la gondole solitaire à la flotte de sérénades avec accordéon et touristes qui battent des mains au rythme d’un baryton obèse. […] Les gondoliers ont un klaxon portable dans la gorge: une gondole qui arrive ne fait pas de bruit, donc quand ils sont proches d’un tournant à angle droit ils préviennent en criant « ohé pope! », le pope, c’est le poste de vogue à l’arrière. […] La police, les taxis, les ambulances et le service des pompes funèbres se déplacent en vrombissant en canot à moteur. Les sirènes amplifient les bateaux au large, propageant le port en les faisant exploser dans l’air.
Les pirateries des chats te réveillent la nuit. Ils se provoquent en duel en hurlant museau contre museau, miaulant en chaleur. Les chats s’échappent, les chiens s’acharnent.

[…] Promène-toi avec les poésies de Pascoli pour vérifier sur le terrain ses transcriptions phonétiques du langage des oiseaux. Les tourterelles mono-vocaliques n’ont appris que le u, elles se saluent par leur nom, s’appellent toutes Turturu. Les fauvettes, les merles, les hirondelles, les étourneaux, les rossignols, les objets gazouillants non identifiés, des nids d’ocarina, des rameaux fleuris de flûtes, des sifflets arbitraux avec des pattes.
Le décollage des pigeons fouette l’air comme l’allumage d’un moteur essoufflé. L’été, les micro-scies électriques des cigales sont des espions révélateurs, qui signalent à la centrale les jardins cachés entre les maisons. Les mouettes tourbillonnent en criant au-dessus des étals de santa Margherita.

[…] Descends le pont du Rialto du côté du marché. Ferme les yeux  en marchant: écoute la Babel des langues des touristes du monde entier concentrées sur cinquante mètres de calle.
[…] Les talons qui résonnent dans les calli pendant que tu marches la nuit sont une ponctuation de ta solitude.
Ta journée est tranchée en heures et demi-heures par le tintamarre des cloches. A minuit, retentit la mère de toutes les cloches: la marangona du clocher de san Marco qui ordonne le silence.

(Tiziano Scarpa, « Venise est un poison », Christian Bourgeois éditeur, Paris, 2009, pp. 51-55. [trad. Guillaume Chpaltine])

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